Le 12 janvier 2010, 37 secondes ont suffi pour engloutir un peuple dans l’horreur et rappeler au reste du monde l’existence d’Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète. Six mois plus tard, qu’en est-il du quotidien des survivants et des promesses faites par les Etats mobilisés alors pour apporter aide et reconstruction ?
Sur une population d’environ dix millions d’habitants [1], quelques 300 000 personnes sont décédées et/ou ont disparues, autant sont blessées, 1,3 million sont actuellement sans abris. Port-au-Prince et ses environs ont subi de plein fouet le séisme et la centaine de répliques, détruisant les institutions politiques, administratives, éducatives, économiques et de santé centralisées dans la capitale. Les quelques 10 000 ONG sur place ont également été touchées.
Malgré des moyens dérisoires ; la population locale a fait preuve d’une réactivité et d’une solidarité saisissantes, portant secours aux personnes sous les décombres et/ou blessées, développant des systèmes de survie dans des conditions extrêmes de dénuement et de terreur (manque d’eau potable, de nourriture, d’abris, d’électricité), y compris dans les campagnes où se sont réfugiés un million de sinistrés (dont 200 000 temporairement).
Les infrastructures médicales de campagne d’ONG et locales sont désormais bien équipées. La prise en charge médicale et psychologique des patients est primordiale car tout le monde souffre des séquelles causées directement par le séisme et par l’insalubrité et les violences dans les 460 camps de réfugiés [2] (1 million). Cuba s’est engagé pour 10 ans à reconstruire complètement le système de santé du pays (31 hôpitaux et 101 cliniques [3].
En trois semaines, les radios ont pu émettre des programmes transmettant des informations pratiques et des messages personnels à la population. Depuis peu, de courtes vidéos produites par l’ONU sont diffusées dans les camps en créole pour faciliter la vie au quotidien (par ex comment adapter leur tente en fonction des intempéries).
Deux mois ont été nécessaires pour remettre sur pied des écoles détruites à 80 % dans la zone métropolitaine (1300 enseignants morts). Les enfants, dans des tentes ou des bus, un jour sur deux, ont des activités psychopédagogiques et sociales pour faciliter leur réadaptation à la « normale » et un repas. Un des plus grands défis à relever pour le gouvernement haïtien est la démocratisation quantitative et qualitative de l’éducation [4], en milieu urbain et rural afin de briser le cercle vicieux de la transmission intergénérationnelle de la pauvreté et de saper l’exclusion économique et sociale, définitivement. En valorisant une main d’œuvre plus qualifiée, la productivité devrait augmenter et le développement devenir durable. Des membres de la diaspora reviennent s’installer en Haïti, espérant contribuer par leurs compétences à sa reconstruction. Les rapprochements familiaux et adoptions ont bel et bien été suivis des faits par les Etats-Unis et le Canada.
Des organismes caritatifs internationaux font appel à des Haïtiens dans l’action « work for cash » [5] pour pallier au besoin urgent de retrouver une activité salariée, d’autres en forment (tel Handicap International, prothésistes).
"Il a fallu qu’il y ait le séisme pour que l’eau coule à flot" et pour que la dette soit ENFIN annulée [6] !
Le gouvernement haïtien et la MINUSTAH [7] d’emblée décapités, la course à la direction des premiers secours entre ONG et grandes puissances occidentales a tourné au fiasco, utilisant l’insécurité ambiante comme faux prétexte. En monopolisant le seul aéroport praticable de la capitale, des politiques « salvateurs » sont responsables du détournement de gros porteurs transportant des hôpitaux de campagne vers la République dominicaine (soit 48h primordiales perdues pour sauver des vies). Qu’en est-il de l’aide apportée en priorité aux ressortissants étrangers dans les bâtiments onusiens et hôtels chics ? Pour une semaine de premiers secours gâchée, combien de morts supplémentaires !
Dans un tel climat de chaos, d’absence de tout, mise à part la danse macabre des gravats, des morts, des survivants et des entre-les-deux, la faim, la soif, la peur, les répliques, comment rester serein ?!
Le ballet des « amis d’Haïti » a donc battu son plein entre Américains, Européens et hauts-cadres onusiens en terme de visibilité et d’influence à Port-au-Prince, parlant des Haïtiens en leur nom (!) en faisant abstraction de leur responsabilité directe sur la misère d’Haïti, mise au banc depuis des siècles : cette « Première République noire », malgré ses 206 ans d’indépendance souffre encore de tous les maux de l’esclavage et du colonialisme, n’ayant connu que pénuries, absence d’infrastructures fiables, corruption endémique, laxisme des dirigeants, alternance dictateur/tutelle étrangère, violences en tout genre, colonialisme économique, paternalisme de ces mêmes grandes puissances. Avoir osé se révolter et être parvenu à se libérer du joug colonial français lui a coûté TRES cher !
Les media étrangers, très mal informés du passé chargé et de la riche culture de ce pays, s’y sont précipités, avides d’images et de sons chocs, occultant des faits pourtant non négligeables de cette crise humanitaire sans précédent. Des médecins américains ont « trop coupé » : en pratiquant une médecine de guerre, la « guillotines amputation » à la chaîne, fiers de cet abattage, sans se soucier de la gravité des blessures, d’un suivi médical possible et d’un appareillage futur indispensable (en cas de survie, infection, nécrose, amputation supplémentaire, douleurs fantômes, prothèse impossibles à adapter). Il existe désormais « la génération des amputés » (de 4 à 5000 dont des centaines pour rien ) ! Trouver un emploi en étant valide relève de l’exploit. Quel avenir pour un invalide ? Surtout s’il « vit » dans un des camps de réfugiés, très souvent toujours en zone dangereuse, où les normes fixées par les Nations Unies ne sont pas respectées et où précarité extrême, insalubrité, promiscuité, insécurité, violences sont de règle. Les tentes peu adaptées, exiguës et non imperméabilisées ne protègent ni de la chaleur écrasante ni des pluies diluviennes. Les problèmes d’hygiène et de santé sont donc accrus (maladies respiratoires et hydriques, fièvres, paludisme, malaria, brûlures graves). De nombreux traumatismes psychiques sont traités (crise d’angoisse, mutisme, violence, dépression, troubles de la faim, du sommeil, de la mémoire ; « anomalies normales » / phobies collectives des intempéries, de tout ce qui se rapporte au séisme - bruits, incarcération, effondrement, béton). La hantise d’une autre catastrophe naturelle (tremblement de terre, cyclone) n’apaise pas les esprits. Le trauma est aussi linguistique car les mots faisant référence au séisme sont tabous, remplacés par des onomatopées (« blokotow blow », « goudougoudou ») ou des expressions ironiques traduisant cette réalité brutale (« Bagay la » / cette chose, « l’Artiste »). Mais combien d’autres pathologies demeurent larvées ? Ces bombes à retardement exploseront certainement quand les personnes auront enfin une vie plus équilibrée, et là… Il y a moins d’une dizaine de psychiatres dans tout Haïti.
Presque tous les murs sont tombés mais les Haïtiens sont face à un autre mur : il y a eu trop peu de changements effectifs au quotidien. L’unique initiative gouvernementale jusqu’à présent a été d’identifier les résidences en dur endommagées et à détruire (500 000). Or, sans argent, sans décision officielle prise, l’essence rare et ayant doublé de prix, les dangereuses bâtisses en ruines demeurent telles quelles, armes de destruction massive potentielles permanentes. Un trop lent processus de relogement dans des zones excentrées, loin de tout lieu potentiel de travail et d’éducation, dans des conditions qui ne réunissent pas les besoins des personnes, provoque la réaction inverse : bidonvilisation et domination des gangs. Les manifestations de protestation contre l’inertie du gouvernement Préval perdurent tout comme les besoins immédiats (accès à l’eau, à la nourriture, aux soins médicaux, à un toit, à un emploi et à la sécurité). De 8000 à 12000 paysans ont manifesté en juin contre le "don" de 475 tonnes de maïs Monsanto, craignant l’appauvrissement de leurs terres par des produits OGM et engrais chimiques au coût exorbitant. La campagne a été peu touchée par le séisme mais une vague de proches sinistrés, affolés et affamés a vite réduit les denrées et semences à néant. Par ailleurs, l’afflux (en abondance) et la distribution non planifiée de l’aide humanitaire internationale a été tout aussi catastrophique car le prix des produits de premières nécessités et surtout de denrées agricoles a dévasté le marché des paysans locaux qui ne peuvent s’aligner sur les faibles coûts de production et d’importation des organismes humanitaires (un frein à l’écoulement des légumes, du riz et maïs). Il est donc indispensable que les autorités haïtiennes fixent un quota avec ces ONG pour relancer l’économie agricole nationale.
En outre, Haïti connaît une hémorragie alarmante de ses bras et de ses cerveaux [8]. Sa classe moyenne a été laminée ; sans travail, un changement de carrière s’impose et la plonge dans la pauvreté.
La France se maintient dans le rôle du grand ami aux petits gestes (seulement 10 sur les 100 équipes chiens de secours et maîtres [9] promises envoyées sur place). Eric Besson et Bernard Kouchner s’étaient engagés à arrêter les expulsions vers Haïti, régulariser et faciliter les rassemblements familiaux de Français d’origine haïtienne en métropole et le millier de procédures d’adoption en cours au moment du séisme. Promesses renouvelées et toujours non respectées [10].
Il est donc urgent de panser ce pays traumatisé ; important de se mobiliser pour que les décideurs internationaux tiennent parole et surtout impératif de penser la nouvelle Haïti par et pour tous les Haïtiens [11]. Les élections présidentielles repoussées à novembre 2010 devront permettre l’élaboration d’un gouvernement sain, dynamique, prêt à utiliser les forces vives, jeunes et créatives du peuple haïtien. Ainsi sera fondée une vraie démocratie à leur image, suivant leurs besoins et souhaits, plus équitable dans l’accès à la santé et à l’éducation, et donc à l’emploi et au logement, une nation moderne, indépendante et exemplaire dans l’utilisation d’énergies évolutives et renouvelables. D’ici là , que les bailleurs de fonds internationaux lâchent les cordons de la bourse en responsabilisant l’Etat haïtien et sa population dans la réorganisation et l’enclenchement d’un cercle écovertueux (avec la monétisation d’une partie de l’aide pour fournir des liquidités). Que les milliards de dollars promis virtuels (?) ne se transforment pas en quelques millions réels, quémandés en vain par les autorités haïtiennes [12] ! Pour être efficace, l’aide des puissances étrangères doit être fraternelle et désintéressée.
Malgré une succession de tragédies (et non malédictions), ce sont la résistance et la dignité de chacun (e) de ces survivants haïtiens, « champions du monde de la survie », dont nous devrions tirer des leçons de courage et d’espoir. Ne pas les oublier et agir pour les soutenir dans leurs projets est le moindre des respects qui leur est dû.
Leur devise nationale est « l’union fait la force », que la reconstruction en soit la preuve de façon humaine et un exemple à l’échelle humanitaire.
Article d’Anne-Katell JAFFREZIC,
paru dans le TSI n°43 sur la pauvreté ici et ailleurs, page 13 et 14
[1] Avant le séisme : 70% population rurale ; agriculture = 25% PIB ; taux de chômage : 65% ; 78% population vivant avec moins de 2 dollars/jour ; 40% de la population tributaire de l’aide financière de la diaspora (2008 : plus du 1/3 du PIB. Depuis la crise financière, moins 30% de rentrées)
[2] Exemple de MSF : 15 blocs, 1200 lits, 7600 interventions chirurgicales ; nouveau service des grands brûlés. 67 000 personnes suivies en santé mentale.
[3] Extraits d’ « Haïti : les médias sont aveugles à l’aide apportée par Cuba », article de Norman Girvan –26 avril 2010
« La contribution de Cuba, relativement à son PIB, est 152 fois plus élevée que celle des États-Unis qui ont fourni 1,15 $ million de dollars US. La France a donné 188,93 $ millions, l’Allemagne 53,17 $ millions, le Japon 75 $ millions, et le Canada 375 $ millions. Les contributions de l’Italie et du Royaume Uni étaient probablement incluses dans les 203,19 $ millions fournis par les pays de l’Union européenne.
En chiffres absolus, la valeur de la contribution de Cuba est presque quatre fois plus élevée que celle de la France, 12 fois plus que celle de l’Allemagne, et presque deux fois plus que celle du Canada. À l’exception du montant fourni par les États-Unis, la contribution de Cuba excède de 35 % celle des autres pays du G7 combinés et de la Banque mondiale (479 $ millions US). »)
[4] Taux d’illettrisme touchant plus de la moitié de la population, surtout les femmes.
Rapport du Pnud sur les causes de non-scolarisation en 2005 : 43,5% d’abandons dus aux coûts de scolarité trop élevés.
Part du budget national haïtien alloué à l’éducation en 1999-2000 : 21,22% . En 2007 : 9,67%. (Nombre d’enfants en âge d’être scolarisés en forte hausse)
[5] « un travail pour gagner de l’argent » ouvrier = 180 gourdes / jour (environ 3,30 €) ; chef d’équipe = 250 gourdes/jour. Superviseur = 150 € / 15 jours
[6] En 1825, la France exige le paiement d’une somme équivalente à 21 milliards de dollars actuels pour reconnaître l’indépendance du pays et renoncer à une nouvelle invasion.
[7] Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti établie le 1er juin 2004 par le Conseil de Sécurité : assurer un climat sûr et stable, appuyer le processus politique en cours, assister le Gouvernement. 11 000 casques bleus et civils : 150 morts dont le chef.
[8] Depuis 2000, environ 10 000 personnes/an tentent leur chance à l’étranger, dont un millier d’immigrés clandestins disparait en mer.
[9] ces derniers ayant été sommées de taire leur frustration de ne pas avoir eu le droit d’intervenir sous peine de sanction.
[10] Réception de 1646 dossiers de regroupement familial entre le 12 janvier et 28 février, phase qualifiée d’urgence. Au 1er juin, 423 visas attribués à ce titre uniquement. (PAFHA : Plateforme d’Associations franco-haïtiennes)
Près de 500 enfants sont toujours en Haïti dont 43 ont tous leurs papiers en règle ! Seule l’administration française freine leur venue, sans explication. Trois enfants sont morts, victimes des conditions de vie difficiles et de l’indifférence des autorités.
Différentes associations dont le MRAP ont vivement critiquer les ministres, les sommant de donner des solutions concluantes. En vain !
[11] Lors de la conception du plan de reconstruction avant sa présentation le 31 mars à New York auprès des bailleurs de fonds internationaux, le gouvernement Préval a omis tout grand débat public, ignorant les forces vives (service public, organisations syndicales, ouvriers, paysans, femmes, universitaires), ne consultant que le secteur privé des affaires et des membres de la diaspora !
[12] Enveloppe d’aide d’urgence des Etats-Unis à Haïti : 2, 8 milliards de dollars – Haïti devrait toucher environ 895 millions de dollars (1/3 Pentagone, 1/3 US Aid et ONG)